Matteo Renzi

Le sauveur de la gauche italienne?

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le monde-LOGOPAR PHILIPPE RIDET

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Il a, semble-t-il, trouvé son style : pantalon de toile, cravate unie et chemise blanche, portée manches relevées comme un courtier de la City. C’est ainsi que Matteo Renzi nous reçoit dans son bureau de maire de Florence, piazza della Signoria ; c’est ainsi qu’il a lancé, le 13 septembre, sa candidature aux primaires du Parti démocrate (PD) qui désigneront le candidat de la gauche aux élections générales (législatives) d’avril 2013.

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Au physique, il a le visage poupin d’un Paul McCartney période Rubber Soul(1965), mais il se rêve en Tony Blair. A 37 ans, sa jeunesse exsude du moindre de ses gestes et de ses poses. Il sait jouer  de son meilleur atout. Surnommé “Il Rottamatore” (de rottamare – envoyer  à la casse) par la presse italienne, il a réussi à faire  passer au second plan la confrontation sur les idées pour réduire le débat à un conflit générationnel entre la vieille garde du PD et la jeune génération écartée des responsabilités dont il se veut le porte-parole.

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Mais il lui faut d’abord décoller les étiquettes que ses adversaires lui ont mises sur le dos. Centriste mou ? “Je n’ai jamais milité au sein de la Démocratie chrétienne”,déclare-t-il d’emblée pour démentir cette réputation. Question d’âge là encore. Il n’avait pas 20 ans quand le vieux parti de centre droit a été emporté par la vague de l’opération “Mains propres”. Ovni de la gauche ? “J’ai débuté en politique au sein du comité pour Romano Prodi.” Une référence : l’ancien président du conseil (1996-1998, 2006-2008) a battu à deux reprises Silvio Berlusconi dans les urnes. Bigot ? “Je suis catholique, dit-il. Je n’en ai pas honte. Mais je réponds à la Constitution de la République, pas à la Conférence épiscopale.” Son inexpérience ? “Je ne viens pas de Mars, je connais les règles du jeu.”

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Paradoxe italien : alors que son profil lisse et réformiste, sa jeunesse proprette, son expérience du scoutisme, ses premiers pas professionnels dans l’entreprise de communication familiale, sa victoire, à 19 ans, au jeu télévisé “La roue de la fortune” auraient dû le disqualifier  pour représenter la gauche héritière du vieuxParti communiste, Matteo Renzi fait aujourd’hui figure d’outsider quasi favori dans ces élections internes.

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La gauche italienne, qui a consommé tant de leaders au cours des vingt dernières années (Massimo D’Alema, Romano Prodi, Walter Veltroni, Dario Franceschini, etc.), semble vouloir  faire  le pari de la jeunesse comme on fait une cure de Botox. Les sondages le donnent presque à égalité avec Pier Luigi Bersani, 61 ans, ancien ministre des finances et actuel secrétaire général du PD. La presse et la télévision, qui ont besoin de nouvelles figures, le bichonnent comme une voiture neuve en croisant les doigts pour qu’il tienne le coup jusqu’au mois d’avril.

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Face à lui, les cadors du PD ont multiplié les erreurs : en l’attaquant sur son inexpérience ou sur sa proximité avec l’Eglise, ils lui ont permis de se placer  en”victime du système”. “Cogner sur Renzi, c’est l’assurance de le faire  monter”,explique un sondeur. Installé sur un piédestal, il en a profité pour faire  connaître ses valeurs. Elles sont indubitablement de gauche : parité hommes-femmes, union civile pour les couples homosexuels, vote des étrangers aux élections locales. “Les droits civiques, on n’en parle qu’en campagne électorale. Si je suis élu, je les ferai appliquer  dans les cent jours de mon mandat.” “Les éventuelles alliances se feront sur mes valeurs”, assène-t-il, un rien crâneur. Mais pas question de remettre  en cause la rigueur adoptée par le gouvernement de Mario Monti.

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“Si je perds, je change de métier”

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Au fil du temps, la vieille garde a changé de stratégie pour lui emboîter le pas. PierLuigi Bersani s’est résolu à embaucher  une porte-parole de 30 ans au risque detransformer  ces primaires en une course au jeunisme. En la matière, Renzi est un récidiviste. En 2008, alors qu’il présidait la province, il s’était lancé dans la campagne des primaires de gauche pour être désigné candidat à la mairie de Florence. Le PD a tout fait pour lui savonner  la planche. Il l’a emporté en promettant : “Si je gagne, je change la ville. Si je perds, je change de métier.”

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Florence, justement. La galerie des Offices, le David de Michel-Ange, le Palazzo Vecchio, les rives de l’Arno et des millions de touristes chaque année l’ont rendue prospère. A se demander  ce qu’un maire peut bien avoir  à y innover . “Ce n’est pas parce que nous avons moins de problèmes qu’ailleurs qu’il ne fallait rienchanger , explique Renzi. Nous avons développé l’aide à la culture en sanctuarisant le budget comme l’a fait François Mitterrand en France, réorganisé les transports publics, placé des femmes aux postes-clés, multiplié les espaces verts. J’ai dit aux Florentins : “Il y a autre chose que le prime time de la télévision, venez vous réapproprier votre ville.”” Et Matteo Renzi de conclure  d’une formule bien apprise : “Je ne sais pas si je dis des choses de gauche, mais je fais des choses de gauche.”

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Ambigu, un peu machiavélique – mais qui ne le serait pas à Florence ? -, le maire multiplie cependant les appels du pied à l’électorat de droite, aux orphelins de Silvio Berlusconi avec qui il a déjeuné un jour de décembre 2006 dans l’une des résidences privées de l’ancien président du conseil. Souvenir  encombrant : “J’y suis allé en tant que maire”, balaie-t-il.

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Comme Ségolène Royal en 2007, il joue l’opinion – de droite comme de gauche – contre les militants du parti qui devront départager, le 25 novembre et le 2 décembre, les aspirants à la présidence du conseil.

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Matteo Renzi regarde sa montre. Deux ou trois entretiens l’attendent encore. Quelque part dans la ville, le camping-car dans lequel il a commencé de parcourir toute la Botte, du nord au sud, est prêt à reprendre  la route. Sur son site Internet on peut effectuer  un virement pour “faire le plein”. “C’est une façon de concevoir la gauche”, s’enthousiasme-t-il en remontant encore d’un tour les manches de sa chemise blanche.

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Le Monde, 28.09.2012